Artifice

Ma démarche développe un point de vue humaniste et engagé qui semble aujourd’hui en recul, occulté voire méprisé. Elle tente de donner une juste place à ce que l’on voit sans regarder, ce que l’on entend sans écouter alors que détresse et souffrance sont aussi omniprésentes qu’invisibles. Dans un monde très individualiste, je cherche à envisager l’autre, notamment dans sa vulnérabilité et dans son isolement, pour pouvoir repenser une société solidaire et bienveillante. Mais il s’agit aussi pour moi de faire ressurgir une mémoire collective et de prévenir les mécanismes de haine et d’exclusion que l’homme à tendance à reproduire. Par mes gravures, je cherche à créer une confrontation permanente avec le spectateur. Pour provoquer une réaction et inviter à un positionnement, celles-ci jouent sur les aplats propres à la lino, sur les contrastes et les dimensions imposantes, souvent plus longues que larges. Ou, au contraire, mon travail en taille-douce utilise la douceur des aquatintes, pour illuminer un regard, un visage, et en accentuer les expressions.

Derrière chaque pierre précieuse se cache l’envers du décor : le travail à la mine, l’exploitation des plus vulnérables – femmes et enfants compris – pour un revenu dérisoire. La pierre montée sur un bijou en occident ou utilisée en électronique et en combustible, est vendue très cher alors qu’à l’extraction, elle n’a pratiquement aucune valeur marchande. Son prix est, de ce fait, un artifice. J’ai cherché à retracer le circuit de quelques pierres précieuses ou semi-précieuses, prisées pour leur couleur, leur transparence ou leur propriété. Dans ce travail, en me faisant faussaire, j’ai voulu montrer que la «valeur» de la pierre est à repenser.

J’ai réalisé des copies d’une turquoise d’Iran, d’or natif d’Afrique de l’Ouest, d’une ambre d’Ukraine, d’une tourmaline d’Inde, d’un saphir de Madagascar, d’un argent de Bolivie. Chacune d’elles est obtenue à partir de matériaux communs : la cire, le shampoing et le dentifrice solides, le savon, le caramel. Ces pierres sont des artifices – des faux – qui ont quant à elles une valeur humaine. Ainsi, tout en s’approchant du modèle authentique, elles ne sont pas issues de l’exploitation de populations sans autre ressource, forcées à mettre chaque jour leur vie en danger.

Chaque pierre est présentée dans un écrin noir destiné habituellement aux bijoux et autres objets précieux. Une fois ouvert en tirant sur une languette, une gravure en accordéon se déploie et révèle l’origine de la pierre. Ainsi, on a alors à la fois la pierre brute et l’histoire de son extraction en main. J’ai cherché à réunir deux mondes séparés, d’une part «l’occident» qui s’enrichit en réemployant, transformant et façonnant les pierres, de l’autre, les mineurs, pour qui les pierres ne sont qu’un maigre gagne pain, et souvent le mirage d’une fortune passagère. Cette petite collection, intitulée «artifice» pose la question de la véritable valeur des pierres et propose d’envisager de pouvoir créer d’autres objets plus éthiques et respecteux des peuples. Un autre avenir pourrait s’ouvrir alors pour les enfants des mines – à commencer par la scolarisation -, alors qu’on assiste aujourd’hui à la recrudescence de l’exploitation traditionnelle. 


ALICE AMOROSO

Étudiante en deuxième année à l’École Nationale Supérieure des Arts Décoratifs (ENSAD) 



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𝗖𝗟𝗢𝗧𝗨𝗥𝗘 𝗗𝗘𝗦 𝗩𝗢𝗧𝗘𝗦 𝗟𝗘 𝟮𝟬/𝟭𝟮 𝗔 𝟭𝟴𝗵

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