L’autre monde, c’est vous

L’autre monde, c’est vous
Fusain et graphite sur papier Bristol (format A4 – 180–250 g/m2)
Je ne suis pas originaire de Paris. Je viens d’un petit village qui n’a rien de
comparable, un endroit où tout semble différent, plus visible, presque plus simple. En
arrivant ici, à Paris, ce qui m’a frappée en premier, c’est l’existence d’un monde
parallèle, un monde que l’on croise chaque jour sans vraiment le voir, sans vraiment
s’y arrêter.
Des hommes et des femmes vivent à même le sol, sous les ponts, sur les trottoirs,
dans les interstices de la ville. Ils dorment là où nous passons, là où nous vivons, là
où tout continue sans eux. Ils sont présents, au cœur de Paris, et pourtant en dehors,
comme s’ils appartenaient à un espace invisible que l’on apprend peu à peu à
ignorer.
Entre deux mondes.
Le nôtre, rythmé, pressé, organisé, protégé. Et le leur, fait d’attente, d’incertitude, de
précarité, de survie. Deux réalités qui coexistent dans les mêmes rues, sous les
mêmes lumières, mais qui ne se rencontrent presque jamais. Ces mondes se frôlent
sans se voir. À force de les croiser, on détourne le regard, on accélère le pas, on
s’habitue. L’inhabituel devient normal, et l’invisible s’installe.
J’ai choisi de représenter cet autre monde, non pas pour le séparer du nôtre, mais
pour le rendre visible à nouveau, pour rappeler qu’il existe, qu’il persiste, et qu’il est
là, juste à côté de nous, dans notre quotidien le plus ordinaire. Car cette fracture
sociale, omniprésente mais silencieuse, mérite d’être regardée en face.
Lors de la Nuit de la Solidarité organisée à Paris en janvier 2026, 3 857 personnes
sans abri ont été recensées dans Paris intra-muros, et 4 940 dans le Grand Paris.
Mais ce chiffre n’est qu’une photographie prise à un instant donné, en une seule nuit,
en quelques heures. Il ne prend pas en compte les personnes en hébergement
d’urgence, dans des hôtels ou des centres, celles hébergées temporairement, les
squats invisibles, ni les personnes non rencontrées ou en mouvement. Il ne reflète
pas non plus les effets des politiques de mise à l’abri et des transferts vers d’autres
régions mis en place avant certains événements majeurs, comme les Jeux
Olympiques de Paris 2024.
En réalité, les chiffres sont bien plus élevés. Selon l’INSEE, on estime entre 20 000
et 30 000 personnes sans domicile à Paris, et jusqu’à 50 000 personnes en situation
de grande précarité. Ce monde existe. Il a un poids. Il a une réalité.
J’ai choisi de les représenter pour leur redonner une place, une visibilité, parce qu’ils
sont à la croisée de deux mondes. Regarder est déjà un premier pas, mais parfois,
on peut aussi agir. Chacun à son échelle, à travers des associations comme les
Restos du Cœur ou le Secours populaire français, il est possible d’apporter une aide.
Les Restos Du Cœur
Secours Populaire
Parce que si ce monde est le leur,
l’autre monde, c’est vous.
Parce que si ce n’est pas votre monde,
c’est celui de quelqu’un d’autre.
Dessin réalisé d’après une photographie de l’Agence France-Presse (AFP),
dont j’ai choisi d’élargir le sens à la question plus large de la précarité à Paris.
Apolline Adam